Parcourez le fleuve avec les écrivains et les écrivaines

Écoutez les écrivains et les écrivaines

  • Marguerite DURAS, LE HAVRE
  • Francis CARCO, LE HAVRE
  • Maylis de KERANGAL, LE HAVRE
  • Pascal QUIGNARD, TANCARVILLE
  • Victor HUGO, VILLEQUIER
  • Collège VICTOR HUGO, RIVES-EN-SEINE
  • Alice BAUDE, ANDÉ
  • Jules SUPERVIELLE, MANTES
  • Blaise CENDRARS, ARGENTEUIL
  • Anna de NOAILLES, NEUILLY
  • François RABELAIS, BOULOGNE-BILLANCOURT
  • Louis-Ferdinand CÉLINE, MEUDON
  • Ernest HEMINGWAY, MEUDON
  • Jacques PRÉVERT, PARIS
L’Eté 80, 1981 / LE HAVRE-DE L’AUTRE CÔTÉ DE L’EAU
« Climat de rêve », 1948 / LE HAVRE-L’embouchure
Réparer les vivants (2014) / LE HAVRE-L’embouchure
« L’Estuaire », 2013 / TANCARVILLE
« Lettre à Adèle Foucher », septembre 1837 / VILLEQUIER
« Des états de la Seine aux états d’âme » / RIVES-EN-SEINE (Caudebec-en-Caux)
Les Eaux mauvaises, 2019 / ANDÉ
« L’Inconnue de la Seine », 1931 / MANTES
Bourlinguer, 1948 / Argenteuil
« Un matin à Neuilly », 1907 / Neuilly
Gargantua, [1534] / Boulogne-Billancourt
D’un château l’autre, 1957 / MEUDON
A Moveable Feast (Paris est une fête), 1964 / MEUDON
« Chanson de la Seine », 1949 / Paris-Les îles

L’Eté 80 est un recueil de textes d’abord publiés dans le journal Libération. Marguerite Duras y évoque Trouville. Une jeune fille et un enfant sont sur la plage, à marée basse, et contemplent trois pieux noirs, trois arbres respectivement orientés vers la mer, le fleuve et le Havre. La marée monte, et, peu à peu, la Seine et la mer se mêlent dans l’embouchure du fleuve.
Le Havre et l’estuaire sont donnés à admirer depuis « l’autre côté de l’eau », expression qu’affectionnent les habitants de la ville océane pour désigner la côte fleurie.

« La jeune fille et l’enfant ont traversé les sables découverts et ils sont allés dans la baie, du côté des pieux noirs, vers le chenal. À cet endroit de la baie, la plage est vaseuse dans les creux et la jeune fille a encore porté l’enfant. Déjà la lumière s’allongeait vers la surface de la mer, elle était plus dorée, plus lente. Ils ont traversé l’immensité de la plage, la jeune fille glissait quelquefois et l’enfant riait aux éclats. Les pieux grandissaient à mesure qu’ils avançaient. À un moment donné, la jeune fille a posé l’enfant et ils ont traversé le dernier banc de sable avant le fleuve, c’est là que sont plantés les pieux noirs. Les voici, trois arbres hauts comme des mâts, à quelques mètres les uns des autres, au bord du fleuve. […] Leurs têtes sont sculptées de cannelures verticales coupées d’entailles régulières et profondes, cela pour que les cordages adhèrent mieux au bois. Les visages des pieux noirs sont tristes, ils sont doués de regard. Ils sont tournés vers trois directions différentes, celle de la haute mer, celle du fleuve, celle du Havre. […] Puis la mer petit à petit s’est ancrée de vert. La longue file des pétroliers d’Antifer est devenue plus épaisse, plus sombre. C’était le soir qui venait. Et ce léger brouillement de la lumière, ces souffles qui passaient, ces montées de brume, cet air mouillé tout à coup, c’était la marée. Et les eaux de la Seine ont commencé à être envahies parc celles de la mer »

Marguerite DURAS, L’Eté 80, Paris, ©Les Éditions de Minuit, 1980, p. 83

© Editions de Minuit, lecture Claire Guillon

Francis Carco (1886-1958) est un romancier, critique et poète prolifique de la première moitié du XXe siècle. À Montmartre, il participe aux avant-gardes modernistes, est l’ami d’Apollinaire, de Maurice Utrillo, de Max Jacob. Dans ses romans, il affectionne la peinture des milieux populaires et louches, des personnages marginaux.
On lui doit l’un des plus beaux poèmes dédiés au Havre et à son atmosphère portuaire, qui commence par la périphrase : « Il est à l’embouchure d’un fleuve, une ville énorme au bord de l’eau… ».

« Il est à l’embouchure d’un fleuve, une ville énorme au bord de l’eau qui la reflète avec ses maisons noires aux innombrables étages, ses usines, ses chantiers de construction et ses quais. Un ciel gris pèse sur les toitures et s’emmêle aux pointes des mâts : un ciel gris pèse sur cette ville que le soleil n’éclaire que de derrière les nuages.

C’est là que je te conduirai : dans les brouillards du matin, tu respireras l’âpre odeur des adieux. Nous longerons les morutiers ancrés dans le port : ils sentent la saumure et le goudron. Il y a encore les sirènes qui sifflent et les chalands qui s’effacent sur l’eau grise qui les emporte, car le ciel et l’eau ne font qu’une morne étendue où passent, fantômes errants, des apparitions de rêve…

Ta mélancolie se lève avec les brouillards. Tu sais qu’ils sont éternels et saturés des tristesses de tous les voyageurs qui vinrent comme nous au bord de cette eau sale. Je pense à ces milliers de gens qui vinrent ici bien avant nous et je les trouve un peu ridicules avec leurs caoutchoucs luisants et leurs chapeaux verdis de toile cirée. Pour attendre le bateau, plusieurs boivent dans des barraques en planches et puent l’alcool lorsqu’ils reviennent.

Un navire tout à coup se plaint ? Entends-tu ?

La ville est encombrée d’animation vulgaire. Que t’importe que ces gens soient heureux ou non… Cette eau nous conduira sur la mer assourdie où se dissipent les dernières brumes. »

Francis CARCO, Poèmes en prose [1948] ©Albin Michel, 1958, p. 43.

© Albin Michel, Lecture Xavier Perier

Dans Réparer les vivants (2014) de Maylis de KERANGAL, Marianne et Sean apprennent la mort cérébrale de leur jeune fils Simon. À l’hôpital du Havre, on leur a demandé s’ils acceptaient de faire don de ses organes. Les parents, éperdus, quittent la ville et roulent jusqu’à l’estuaire, comme « happés », « aimantés » par le fleuve, dont ils rejoignent la berge, passée la ville de Gonfreville-l’Orcher.

« ils roulent sur la route au bas des falaises, longent ce coteau grevé de cavernes où traînent vagabonds isolés et bandes de gosses – shit et bombes de peinture -, passent les baraques tapies au bas de la pente, la raffineries de Gonfreville-l’Orcher, enfin obliquent vers le fleuve, comme si happés par l’échancrure soudaine de l’espace, et maintenant c’est l’estuaire.

Ils roulent encore deux ou trois kilomètres, puis sont à bout de bitume alors coupent le moteur : c’est vide autour d’eux, désaffecté, un espace entre zone industrielle et près du pacage, et l’on comprend mal pourquoi ils s’arrêtent là sous un ciel parcheminé de fumées denses, rapides, tire-bouchonnées au-dessus des cheminées de la raffinerie puis dilatés en traînées mornes, distillant alors poussière et monoxyde de carbone, un ciel d’apocalypse. […]

Ils arrivent enfin en vue du fleuve, largeur de ciel dingue, ils sont surpris, ont le souffle court, les pieds trempés, mais avancent vers la berge, approchent tout près du bord comme si aimantés, ne freinent que lorsque le pré commence à verser lentement dans l’eau »

Maylis de KERANGAL, Réparer les vivants, ©Les Verticales, Paris, 2014, p. 145, 150. www.gallimard.fr

© Les Verticales, lecture Claire Guillon

Pascal QUIGNARD, dans un texte appelé « l’Estuaire » (2013) où il raconte son enfance havraise, évoque la traversée de la Seine à bord d’un bac avant la construction du pont de Tancarville.

« Quand on arrive aux enfers la rive des vivants est toujours trop étroite. C’est un ponton de bois. C’est un quai. J’ai quatre ans. On prend le bac pour traverser la Seine déjà mêlée de mer. J’aimais beaucoup monter sur ce bac en bois qui franchissait beaucoup plus lentement l’estuaire. Tout est pâques en ce monde, passage, barque à nocher, bac de rive à rive. Étrange lac crevé que les reflux et les marées meuvent, que les barques et les voilent sillonnent. Ostie. Il est une porte que l’âge ouvre davantage sur l’océan infini parce que la mort, insensiblement, prend le même visage. J’avais quatre ans, j’avais cinq ans, j’aimais être sur le pont de bois du bac avec les vaches, avec les Juvaquatre, les Quatre-chevaux, les chevaux de trait, les poules qui cognaient de la tête dans leur panier d’osier, les porcs qui hurlaient. J’évoque un temps qui se passait avant que le pont de Tancarville fût édifié sur la baie entre Saint-Nicolas-de-la-Taille et le Marais-Vernier. C’était en 1952, en 1953. »

Pascal QUIGNARD, « L’Estuaire », Une enfance havraise, Rouen, ©L’Echo des vagues, 2013.

© L’Echo des vagues, lecture Sonia Anton

À l’occasion d’un voyage en France qui le conduit à traverser la Seine normande en 1837, Victor HUGO écrit à son épouse Adèle pour lui faire part de son émerveillement devant la beauté des villes et des paysages traversés. Il mentionne notamment VILLEQUIER, où s’installera quelques années plus tard sa fille Léopoldine, et où elle sera enterrée, après s’être noyée dans la Seine.

Comme en écho au ravissement du poète pour le fleuve, Léopoldine écrira à son père en 1839 pour lui dire l’enchantement que provoque son installation dans sa maison de Villequier, aujourd’hui devenue un musée consacré à Victor Hugo.

Elbeuf, 10 septembre 1837

« Je me hâte, chère amie, de finir cette lettre. De Dieppe je suis allé au Havre, et du Havre je suis descendu jusqu’à Elbeuf par le bateau à vapeur. C’est un beau couronnement à mon voyage que ces admirables bords de la Seine.

Ce matin à quatre heures le bateau sortait du Havre. La mer était houleuse, il faisait encore nuit ; au point du jour nous atteignions Honfleur et au soleil levant Quilleboeuf. À midi nous étions à Rouen.

Je n’avais encore vu le cours de la Seine que par la route de terre. Le papier me manque pour te dire combien c’est beau, je te le dirai de vive voix à Paris. Par moments il y a des petites falaises qui imitent les grandes et des petites vagues qui copient les grosses. Ils ont aussi, vers Tancarville, des petites tempêtes et des grands naufrages. Pendant des lieues les collines, hautes et escarpées, ont des ondulations gigantesques. On croirait côtoyer des fosses de Titans. […]

J’ai revu Villequier, Caudebec, La Mailleraye. Il y avait un singe sur le bateau, ce qui fait que personne n’a regardé Jumièges.

La sortie de Rouen est magnifique. On longe une série de quinze à vingt énormes collines qui s’enchaînent comme des vertèbres. Tout ce chemin par eau jusqu’à Elbeuf est merveilleux. »

[après le 24 avril - avant le 27 août 1839]

« Mon père chéri,
[…]

« J’éprouve le besoin de te parler de toutes les merveilles que j’ai vues. Tu les as comprises si complètement, toi, que tu comprendras bien aussi l’admiration que j’ai ressentie. Toutes les rives de la Seine sont si belles que pendant la traversée nous n’avons pas eu un instant d’ennui ; nous regardions toujours, nous ne perdions aucun des magnifiques points de vue qui nous ont semblé́ à nous qui n’avions rien vu encore plus superbes qu’à ceux qui voyagent. Nous avons ensuite admiré Rouen et ses belles églises, sa cathédrale surtout que j’aurais voulu visiter complètement. Je t’ai remercié́ dans le fond de mon cœur, mon père chéri, car c’est toi qui nous as appris à apprécier et à jouir des belles choses. La Seine borde le jardin de Mr Vacquerie, nous voyons de petits navires stationnaires depuis plusieurs jours en cet endroit, le matin je regarde l’eau de mon lit ; c’est une bien charmante maison que celle-ci elle le serait bien davantage si tu l’habitais avec nous. »

Victor HUGO, « Lettre à Adèle Foucher, 10 septembre 1837 », France et Belgique, Œuvres complètes : Voyages, Paris, Bouquin-Laffont, 1887, p. 633.

Correspondance de Léopoldine Hugo, Paris, Klincksieck, 1976.Citation extraite de Lettres à mon père, Paris, Le Robert, 2015, p. 53.

© lecture François Guillotte

Au printemps 2021, alors que l’Escale littéraire en Seine vient d’être installée à Rives-en-Seine, une classe de collégiens de 4ème du collège Victor Hugo entreprend, avec sa professeure de français, de travailler sur les représentations du fleuve.

Des ateliers d’écriture sont menés, qui aboutiront à la publication d’un ouvrage collectif, La Seine dans tous ses états.

« Des Etats de la Seine aux états d’âme » est l’un des textes du recueil, composé collectivement. Le poème est destiné à être slamé.

Toi, majestueuse, qui coules sur nos rives,
Qui nous réconfortes quand on est à la dérive,
Toi qui nous apaises et éblouis nos vies,
Aujourd’hui, il est temps de te dire merci.

Moi ? Suis-je si importante ? Cela me ravit.
Tes mots me font du bien et je t’en remercie.
Oh oui ! Rien n’est plus beau que de te voir sourire.
Mon ultime but reste de te faire plaisir !

Oh ! Ma Seine comme je t’aime Toi ma Reine.
Oh ! Ma Seine je t’aime Toi tu es si belle.

Si d’aventure tu te déchaînes et que tu brises tes chaînes
Sache qu’évidemment nous comprenons ta haine :
Tes flots enragés, devenus noirs, désespoir !
Blessée d’être considérée comme un vulgaire dépotoir.

Si parfois tu me vois courroucée, blanch(e) d’écume
Le flot acéré, c’est que ma colère s’exhume,
Que décuplée par la négligence s’accroît ma souffrance,
Et dans le même temps mon infinie désespérance.

Oh ! Ma Seine comme je t’aime Toi ma Reine.
Oh ! Ma Seine je t’aime Toi tu es si belle.

Malgré ce que tu crois, tu atténues tous nos soucis,
Et parce que notre existence tu adoucis,
Sache-le, sans toi triste serait la vie
Grâce à toi, en ce jour, nous sommes tous réunis.

C’est un privilège, vous êtes mes amis,
Poursuivons ensemble ce chemin vers Paris.
Rêvons, aimons, respectons, cultivons la vie.
Ainsi, main dans la main, serons-nous tous unis.

Oh ! Ma Seine comme je t’aime Toi ma Reine.
Oh ! Ma Seine je t’aime Toi tu es si belle.

COLLEGE VICTOR HUGO, Rives-en-Seine, Classe de 4ème5 du Collège, La Seine dans tous ses états, Le Havre, ULHN, 2021, p. 16

© Collège Victor Hugo. Classe de 4ème-2021

Les Eaux mauvaises est un recueil de textes composés par de jeunes écrivains émergents, issus du Master de Création littéraire de l’Université Le Havre Normandie.
À l’automne 2018, les auteurs ont séjourné au Moulin d’Andé pendant trois jours, où ils ont participé à un atelier d’écriture immersif. Leur feuille de route consistait à écrire autour du thème des « fluidités » depuis les rives du fleuve.
Cette expérience a permis d’explorer des représentations du fleuve aujourd’hui, extrêmement imprégnées, dans ce recueil, de préoccupations environnementales. La Seine de « l’ère plastique » ne se laisse pas facilement saisir par l’écriture.
Alice Baude a immergé ses feuilles dans le fleuve pour tenter de le « dire ».

« J’ai coulé mon eau d’aquarelle dans le marasme âcre de la Seine après Paris. Ce n’est qu’un peu de pus de plus. Je glisse mes mots ces écailles sous la bruine sur ma feuille et l’encre s’efface. J’écris sous l’eau, l’encre perle, l’encre coagule. Il y a rouge il y a vert il y a gris il y a tache. Un cygne plisse la surface.
Par ce brouillard bruineux je t’écris la poiscaille mordue par l’acide.
La goulée petite goulée d’eau de la langue à la glotte je la bois elle claque l’eau saine. Je guette ce qu’elle me dit. Et elle me dit les cagouilles les bétonnades les pisses en continu dans son vivier le passage malin dans les turbines les refroidissements électriques et les synapses nucléaires. Elle me dit la calfeutre dans du plastique la calfeutre dans des berges, des étreintes à l’empoumonnade et des dégueulis à même la molécule.
Tu parles d’une vase.
Elle a blanchi la pellicule là-bas. Et l’odeur de merde est presque solide, tu la sens qu’elle te saupoudre, la pluie fine ? Stagnation lente, lente décomposition dans le lit de la belle Seine. J’ai vu des enfants qui se jetaient dans l’eau d’un port dégueulasse et j’y ai vu le même jour des méduses bleues et roses.
Elle doit s’en pénétrer de ces offrandes, de ces noyés, s’en souvenir à la moelle, s’en vibrer, des ondes. Il y a des énormes câbles sous-marins et c’est comme ça qu’on s’entend d’entre les continents. C’est ainsi qu’elles s’usent, les eaux ?
L’eau millénaire, l’eau mémoire – qu’elle est vieille, qu’elle est rides. Qu’elle en sait, des empreintes du monde dans ses particules, deux d’hydrogène pour une d’oxygène. C’est le livre des éternités ; c’est la page la plus écrite des éléments, cette surface miroir.
Elles ont dû en brasser les eaux, des bouillons de miasmes, des vapeurs méphitiques aux souvenances métropoles. Elles ont dû en brasser, colporter sarcler emmener pétrir, des semelles et des boîtes, des bacs et des plastiques. Les eaux souillées, les eaux mordues à l’acier, pourries à l’intime.
Il y a un insecte qui glisse sur la pellicule de l’eau à quatre pattes, moi je glisse sur la pellicule de ma feuille à cinq doigts et c’est tout comme. On pourrait dire que la Terre glisse sur un fluide aussi et on s’enfuirait dans un propos en abyme. Comme la nuit lorsqu’on regarde dans un fleuve en ville et qu’on y voit les immeubles si profonds qu’on y plongerait.
Et là-dessous la bourbe, les algues empoussiérées de vase par grappes, de vase par bouquets. Et les poissons infimes et translucides nagent comme des vers. De vase et de boue elle dégorge, cette remontée gastrique cette éviscération cette éruption des profonds qui bullent, putrides.
Il y a des fleuves où l’on laisse passer les morts jusqu’au paradis.
L’avez-vous donc seulement imaginé ce continent de plastique, cette eau visqueuse d’avoir trop d’asthme ? Les glaires de notre malhonnêteté. On plongera dans la barbotière pour se donner bonne conscience. La poésie des flux, le romantisme de la Seine mais lorsque la goutte tombe dans l’œil elle éclate d’un manque de pression, c’est calfatée de chimie qu’elle déjecte, la Seine, à l’influx d’un rictus hideux.
Je m’y suis baignée un jour, bien en amont. Ici ça macère. Les troncs humectés gonflés de poison. Succion de l’eau jusqu’à l’épuisement de la matière. L’eau dissout et se densifie.
Les gouttes ont gangréné la page, le papier était si fin, si froissé qu’il engorgea d’emblée. On parle d’autodafé pour les brasiers de livres, mais j’aimerais parler de noyade pour la destruction d’un texte par l’eau.
Je tourne les pages de cette soupe une à une, décrochant les fibres rendues aqueuses, éboulant les coins, écorchant la tranche, émiettant la couverture. Les encres ont fondu sur la surface, nimbant de gris le papier. Quelques feuilles vierges se sont emparées de traces fortuites. Les écrits sont doubles, par transparence. L’eau a imprimé sur les deux faces de la page, on s’y confond comme dans une brume molle. La substance des pages est devenue naufragée. »

Alice BAUDE, Les Eaux mauvaises (collectif), Le Havre, Éditions de l’’ESADHaR, 2019, p. 24

© Éditions de l’ESADHaR, lecture Alice Baude

Jules SUPERVIELLE (1884-1960) a consacré une nouvelle à la figure emblématique de « L’inconnue de la Seine ».
Dans les premières années du XXe siècle, des reproductions du masque mortuaire d’une jeune femme circulent dans les milieux parisiens. On raconte que, sur le Quai de la Râpée, l’employé de la morgue aurait repêché le corps d’une jeune femme. Il serait tombé amoureux de sa troublante beauté et aurait réalisé le masque. On ne connaîtra jamais l’identité de cette femme, qui inspirera de nombreux écrivains dont Aragon, Céline, Nabokov, Rilke, etc.

« Je croyais qu’on restait au fond du fleuve, mais voilà que je remonte », pensait confusément cette noyée de dix-neuf ans qui avançait entre deux eaux.

C’est un peu après le Pont Alexandre qu’elle eut grand-peur, quand les pénibles représentants de la Police fluviale la frappèrent à l’épaule de leurs gaffes en essayant en vain d’accrocher sa robe.

Heureusement la nuit venait et ils n’insistèrent point. […]

Enfin elle avait dépassé Paris et filait maintenant entre des rives ornées d’arbres et de pâturages, tâchant de s’immobiliser, le jour, dans quelque repli du fleuve, pour ne voyager que la nuit, quand la lune et les étoiles viennent seules e frotter aux écailles des poissons.

« Si je pouvais atteindre la mer, moi qui ne crains pas maintenant la vague la plus haute. »

Elle allait sans savoir que sur son visage brillait un sourire tremblant mais plus résistant qu’un sourire de vivante, toujours à la merci de n’importe quoi.

Atteindre la mer, ces trois mots lui tenaient maintenant compagnie dans le fleuve.

Les paupières closes, les pieds joints, les bras au gré de l’eau, agacée par les plis que formait un de ses bas au-dessous du genou, la gorge cherchant encore quelque force du côté de la vie, elle avançait, humble et flottant fait divers, sans connaître d’autre démarche que celle du vieux fleuve de France, qui, passant toujours par les mêmes méandres, allait aveuglément à la mer.

Dans la traversée d’une ville (« suis-je à Mantes, suis-à à Rouen ») elle fut maintenue quelques instants par des remous contre l’arche d’un pont et il fallut qu’un remorqueur passât tout près et brouillât l’eau pour qu’elle pût reprendre la route. »

Jules SUPERVIELLE, « L’Inconnue de la Seine », dans L’Enfant de la haute mer, Paris, ©Gallimard, 1931. Citation extraite de Folio, 1989, p. 66. www.gallimard.fr

© Gallimard, lecture Patricia Sajous

Dans son récit « Paris-Port-de-mer », extrait du recueil Bourlinguer (1948), Blaise Cendrars (1887-1961) imagine un Paris qui formerait un grand port, ouvert sur la mer via la Seine. Mais le paysage désolé des berges entre Argenteuil et Gennevilliers, et leurs populations de miséreux, placent dans un horizon lointain cette perspective…

« Certes, il y a des amorces, des ébauches de travaux exécutés sur le terrain […] des palissades et des barbelés éparpillés dans la nature et envahis par les mauvaises herbes, dans un immense secteur qui s’étend tentaculaire d’Argenteuil et Gennevilliers, à Ivry et jusqu’aux approches de Villeneuve-Saint-Georges, mais cet immense chantier de travail sans lendemain et d’entreprise sans échéance est la plupart du temps à l’abandon, les dragues, les maries-salopes, les chalands envasés dans les eaux noires de rouille où mijote et se détériore une machinerie en panne, les poteaux de mine, les barrières, le toit des baraques inoccupées renversées ou croulant sous le monceau de détritus de la grande ville que les bennes automobiles y déversent chaque fois que les excavatrices sont à l’œuvre ; et chaque fois que j’ai visité au mois d’août ces lieux sinistres, dont le paysage à jamais désespéré eût enchanté J.-K. Huysmans – sa promenade préférée était d’errer sur les grèves de la Bièvre ou sur les buttes pelées des fortifs – j’ai trouvé s’ébattant sur ces plages de galets rapportés ou faisant trempette dans l’eau pestilentielle suintant on ne sait d’où, tout un monde de clochards venus de Paris, ceux des Halles, et ceux de Maubert, ceux de Bercy et ceux de Javel qui logent habituellement sous les ponts, se pouiller, boire, se chamailler, faire le gros dos et le ventre au soleil d’été, soigner leurs plaies, leurs chancres, vider une querelle ou en train de faire l’amour avec des chineuses en vacances et des radeuses sur le trimard. »

Blaise Cendrars, Bourlinguer© 1948, 2003, Éditions Denoël. Extrait tiré du volume 9 de « Tout autour d’aujourd’hui », Nouvelle édition des œuvres complètes de Blaise Cendrars dirigée par Claude Leroy.

© Denoël, lecture Marie Bonnin

Qu’on ne se laisse pas tromper par le vers inaugural, ce poème ne tourne pas au noir, mais au blanc et au bleu, et sa lamentation est douce. S’il y a quelque douleur, elle est désir à satisfaire. Car langoureusement l’érotique l’emporte dans ce second volet d’un diptyque séquanais qu’offre Anna de Noailles (1876-1933) dans ses Éblouissements (1907). On voit bien comment ce matin passé à Neuilly peut éveiller quelque impression « torride », puisque tous les éléments de ce paysage que l’austère Pascal (1623-1662) pourtant « visita » semblent vouloir se fondre amoureusement l’un dans l’autre. L’occasion est belle, sans doute, de rappeler que le moraliste mathématicien avait, de son vivant, contribué de manière importante à l’étude des fluides, notamment par deux ouvrages : Expériences nouvelles touchant le vide (1647) et Récit de la grande expérience de l’équilibre des liqueurs (1648).

« C’est toujours vous, Printemps, qui me faites du mal…
— Eau légère où le beau soleil baigne son âme,
La Seine, toute molle et glissante, se pâme
Sous les ponts emmêlés d’azur et de métal.

Tout est sonore, et tout est calme et se repose ;
L’air jouit du matin et d’un si doux état.
Dans le bourg de Neuilly que Pascal visita
Un vert figuier s’avance entre deux maisons roses.

On ne sait pas d’où vient cette triste langueur.
L’azur est de plaisir et de jeunesse humide,
Le silence est luisant et la rue est torride,
Et moi j’ai tout un deuil blanc et bleu dans mon cœur… »

Anna de NOAILLES, « Un matin à Neuilly », Les Éblouissements, Paris, Calmann-Lévy, 1907, p. 233.
En ligne : fr.wikisource.org

© Lecture Mathilde Le-Luyer

L’éducation du géant Gargantua, personnage créé par François RABELAIS, exige qu’un soin particulier soit accordé aux exercices physiques, conformément aux principes d’éducation humaniste. Alors Gargantua nage fougueusement dans la Seine. Cet épisode du roman ne bénéficie pas d’une localisation précise. Mais on peut se plaire à imaginer que ces séances de nage ont lieu à Boulogne, par exemple, où Ponocrates, le précepteur, conduit parfois son jeune élève pour se reposer de la grande ville.

« Ponocrates, pour le reposer de cette violente tension des esprits, choisissait une fois par mois un jour bien clair et serein où ils quittaient la ville au matin pour aller à Gentilly, à Boulogne, à Montrouge, au pont de Charenton, à Vanves ou à Saint-Cloud.

[…]

Gargantua nageait en eau profonde, à l’endroit, à l’envers, sur le côté, de tous les membres, ou seulement des pieds ; avec une main en l’air, portant un livre, il traversait toute la Seine sans le mouiller, en traînant son manteau avec les dents comme faisait Jules César. Puis, à la force du poignet, il montait dans un bateau d’un seul effort ; de là il se jetait de nouveau à l’eau, la tête la première, sondait le fond, explorait le creux des rochers, plongeait dans les trous et les gouffres. »

François RABELAIS, Gargantua [1534]. Citation extraite du volume Seuil, 1973, p. 118, 114.

© lecture Sonia Anton

Dans le roman de Louis-Ferdinand CÉLINE (1894-1961) D’un château l’autre, l’écrivain-narrateur évoque le spectacle de la Seine, contemplée depuis les hauteurs de MEUDON, où il vit et écrit. Le domicile de sa vieille voisine et amie, Mme Niçois, offre également une vue magnifique.
Ce texte rappelle combien Céline a été fasciné par les « mouvements des fleuves ».
Il est également question de Suresnes, de Saint-Cloud et de Paris (L’île des Cygnes)

« Oh, le trafic du fleuve demeure… tout le mouvement !... remorqueurs et leurs ribambelles, haut-bords, ras de l’eau, charbons, sables, décombres… queue leu leu leu… aval… amont… de chez Mme Niçois vous pouvez tout voir… elle est pas intéressée… cela dépend évidemment la sensibilité que vous êtes ?... les mouvements des fleuves touchent… touchent pas !... les façons des convois des arches… cache-cache… là, de chez Mme Niçois, de sa fenêtre, vous les voyez s’engager… presque de l’île des Cygnes !... et de l’autre côté… passé Saint-Cloud… pensez ce bief ! du pont Mirabeau à Suresnes !... la vue des dîneurs !... »

Louis-Ferdinand CÉLINE, D’un château l’autre, Paris, ©Gallimard, 1957. Citation extraite de Romans, III, « Bibliothèque de la Pléiade », 1990, p. 59. www.gallimard.fr

© Gallimard, lecture François Guillotte

Paris est une fête est un récit autobiographique dans lequel l’auteur américain Ernest Hemingway (1889-1961) relate les années qu’il passe à Paris dans les années 1920, alors qu’il est encore un jeune créateur désargenté et mène une vie de bohème. Le livre dresse aussi un tableau du milieu intellectuel parisien au début du XXe siècle.
Ici, l’auteur se promène en bord de Seine et évoque le spectacle des pêcheurs. C’est l’occasion de mentionner le célèbre restaurant « La Pêche miraculeuse » à Meudon, dont le cadre est « digne d’un roman de Maupassant ».

« À la pointe de l’île de la Cité, au-dessous du Pont-Neuf, où se trouvait la statue d’Henry IV, l’île finissait en pointe comme l’étrave aiguisée d’un navire, et il y avait là un petit parc, au bord de l’eau, avec de beaux marronniers, énormes et largement déployés, et dans les trous et les remous qu’engendrait le mouvement de l’eau contre les rives, il y avait d’excellents coins pour la pêche. On descendait dans le parc par un escalier pour regarder les pêcheurs qui se tenaient là et sous le grand pont. Les endroits poissonneux changeaient selon le niveau du fleuve, et les pêcheurs utilisaient de longues cannes mises bout à bout, mais pêchaient avec de très bons avançons, des engins légers et des flotteurs de plume et ils amorçaient leur coin de façon experte. Ils attrapaient toujours quelque chose et faisaient souvent de forts bonnes pêches de goujons. Ceux-ci se mangent frits, tout entiers, et je pouvais en dévorer des platées. Leur chair était tendre et douce, avec un parfum meilleur encore que celui de la sardine fraîche, et pas du tout huileuse, et nous les mangions avec les arêtes, sans rien en laisser.

L’un des meilleurs endroits, pour en manger, était un restaurant en plein air, construit au-dessus du fleuve, dans le Bas-Meudon. Nous y allions quand nous avions de quoi nous payer un petit voyage hors du quartier. On l’appelait « La Pêche miraculeuse » et l’on y buvait un délicieux vin blanc qui ressemblait à un muscadet. Le cadre était digne d’un conte de Maupassant, et l’on y avait une vue sur le fleuve, comme Sisley en a peint. »


« At the head of the Ile de la Cité below the Pont Neuf where there was the statue of Henri Quatre, the island ended in a point like the sharp bow of a ship and there was a small park at the water’s edge with fine chestnut trees, huge and spreading, and in the currents and backwaters that the Seine made flowing past, there were excellent places to fish. You went down a stairway to the park and watched the fishermen there and under the great bridge. The good spots to fish changed with the height of the river and the fishermen used long, jointed, cane poles but fished with very fine leaders and light gear and quill floats and experty baited the piece of water that they fished. They alway caught some fish, and often they made excellent catches of the dace-like fish that were called goujons. They were delicious fried whole and I could eat a plateful. They were plumb and sweet-fleshed with a finer flavour than fresh sardines even, and were not at all oily, and we ate them bones and all.

One of the best places to eat them was at an open-air restaurant built out over the river at Bas Meudon where we would go when we had money for a trip away from our quarter. It was called La Pêche Miraculeuse and has a spendid white wine that was a sort of Muscadet. It was a place out of a Maupassant story with the view over the river as Sisley had painted it. »

Ernest HEMINGWAY, A Moveable Feast [1964], London, ©GraftonBooks, 1977, p. 35.

Ernest HEMINGWAY, Paris est une fête, Traduit par Marc Saporta, Paris, ©Gallimard, 1964. Citation extraite du volume Folio, 1993, p. 58. www.gallimard.fr

© Gallimard pour la traduction, lecture Louis Delaitre

Jacques Prévert (1900-1977) a souvent chanté la Seine. « Chanson de la Seine » apparaît au générique d’Aubervilliers (1945), un court métrage documentaire réalisé par Éli Lotar (1905-1969) pour sensibiliser la population aux difficiles conditions de vie en banlieue parisienne.
Le poète ajoutera quelques vers à cette « Chanson de la Seine » dans son recueil Spectacle (1949). La rivière incarne alors le mouvement, la fraîcheur, l’ouverture au monde, par opposition à la fixité de la pierre ou des institutions. Elle détient un pouvoir d’attraction, fait de jeunesse, de légèreté et de souplesse.

"Chanson de la Seine"

« La Seine a de la chance
Elle n’a pas de soucis
Elle se la coule douce
Le jour comme la nuit
Et elle sort de sa source
Tout doucement sans bruit,
Et sans se faire de mousse
Sans sortir de son lit
Elle s’en va vers la mer
En passant par Paris.

La Seine a de la chance
Elle n’a pas de soucis
Et quand elle se promène
Tout au long de ses quais
Avec sa belle robe verte
Et ses lumières dorées
Notre-Dame jalouse
Immobile et sévère
Du haut de toutes ses pierres
La regarde de travers
Mais la Seine s’en balance
Elle n’a pas de soucis
Elle se la coule douce
Le jour comme la nuit
Et s’en va vers Le Havre
Et s’en va vers la mer
En passant comme un rêve
Au milieu des mystères
Des misères de Paris. »

Jacques PRÉVERT, « Aubervilliers, Chanson de la Seine III », Spectacle, Paris, ©Gallimard, 1949. Citation extraite du volume Folio, p. 174.
www.gallimard.fr

© Gallimard, lecture Xavier Perier